[Chine] Ce sera notre petit secret
Oui, bon, on a beau être en 2020, qui a encore droit à un peu d’intimité ? Ca va, on ne peut plus tester un véhicule spatial réutilisable sans que tout le monde soit au courant ? On ne pourrait pas plutôt dire que voilà, bon, ce 4 septembre il ne s’est strictement rien passé à Jiuquan, et puis d’ailleurs qui êtes vous, on ne se connait pas et si vous êtes citoyen chinois ça va barder chez vous dans 15 minutes.
Parce que ce 4 septembre, il s’est bien passé un truc.
Sauf que voilà, on n’est pas vraiment sûr de quoi il s’agit. Parce que pour la première fois depuis des années, la Chine a cadenassé une campagne de tir comme jamais auparavant, à un niveau qui tente d’égaler quelques décollages militaires russes depuis Plesetsk. Oui, tout ce qu’on sait officiellement, c’est l’agence de presse du régime qui l’a annoncé le 4 au matin, à savoir qu’un « véhicule spatial réutilisable » venait d’atteindre l’orbite basse avec succès, pour une mission pacifique. De la même façon il a été officiellement confirmé que l’objet avait atterri ce 6 septembre au matin. Voilà voilà, passez votre chemin. Et si possible regardez ailleurs.
Evidemment, elle est dégueulasse. Mais c’est la seule photo dont on dispose. Crédits : un(e) chinois(e)
Mais rembobinons un peu.
Dans la presse spécialisée, certains sont remontés en 2017 pour retrouver la roadmap présentée par la CASC et qui présentait une navette, en service pour 2020. C’est que mine de rien, il n’est pas facile de savoir précisément ce qui a décollé sous la coiffe d’une CZ-2F ce vendredi. Déjà à la base, l’utilisation de ce lanceur en particulier est assez originale, car il est surtout employé en Chine pour envoyer les véhicules habités Shenzhou en orbite, même s’il a aussi propulsé les deux stations orbitales expérimentales Tiangong-1 et Tiangong-2 par le passé. A la fin de l’hiver, des observateurs sur les réseaux sociaux chinois faisaient remarquer que le portique de ce lanceur avait été lourdement modifié, avec d’importants travaux. Ce qui pose la question du « pourquoi », car CZ-2F n’est pas un lanceur promis à un avenir florissant : les nouvelles générations de capsules habitées et les futures missions pour envoyer en orbite des éléments de stations orbitales devraient utiliser des fusées de nouvelle génération CZ-7 et CZ-5B… Mais à partir de quand, mystère. Bref, CZ-2F n’avait plus vraiment la côte. La dernière avait décollé en 2016, et la prochaine promettait d’être pour le printemps 2021, afin d’emmener trois astronautes s’amarrer au premier module (Tianhe) de la station chinoise « permanente ». Ce choix de lanceur est particulièrement intéressant.
La CZ-2F lors du lancement de Tiangong-2. Crédits CNSA/CAST
D’autres rumeurs prévoyaient un décollage « d’une nouvelle navette chinoise » en juillet. Et il y avait de bons éléments en faveur de ce tir, notamment la présence dans le Sud du Pacifique d’un navire chinois de réception des signaux et de suivi. Sauf que… Ben, rien. Et le bateau était rentré au port sans avoir montré son soutien à une quelconque opération spatiale. Mais en même temps, ça pourrait être autre chose. Des essais de communication avec un satellite militaire en orbite basse, des tentatives de relais de signaux chiffrés, un suivi de débris… On ne saura pas. Mais pour ce 4 septembre, deux bateaux chinois étaient apparemment de sortie (dont un dans la même zone…). Si on suit les miettes d’information qui sont parues avant ce décollage (dont la bonne date qui avait filtré, grâce aux interdictions de survol ou NOTAM), les rumeurs prévoyaient donc bien le lancement d’un « véhicule spatial réutilisable » ce 4 septembre, sur CZ-2F. D’autres rumeurs annonçaient une coiffe spéciale, et certains petits malins se sont même laissés aller à des montages photo qui ont fait le tour du web car, que voulez-vous, il est facile de tomber dans le panneau quand aucun cliché du lanceur ne paraît en public. Certains s’étaient même laissés aller à annoncer une coiffe de 5m de diamètre, un véhicule semblable au X-37B américain, ou le préambule au développement d’une future « Navette SSTO ». Alors oui, il y a des pistes plus intéressantes que d’autres. Mais pas de certitude. Et encore moins officielle.
Ironiquement pour un projet secret, X-37B est la plus connue des navettes robotisées orbitales réutilisables. Mais bon, c’est aussi la seule en service.
« Un truc » a bien décollé.
On pourrait se la jouer un peu conspirationnistes, et demander si « un truc » a vraiment décollé depuis Jiuquan ? Car après tout, comment être sûrs… Bon déjà rassurez-vous, même si le régime a cadenassé les réseaux, la ville de Jiuquan est suffisamment peuplée et connectée, et on a vu apparaître une vidéo (toute pourrie mais tout de même) correspondant au matin du décollage. On sait donc qu’elle a décollé à environ 7h30 (Paris), d’autant que quelques heures plus tard, les autorités de la défense américaine ont publié les coordonnées orbitales des différents objets autour de la Terre, détectés grâce aux balayages radar à différents points du globe. Moins de 24 heures après le lancement, on sait qu’il y a plusieurs objets cohérents avec le lancement d’un petit avion orbital ainsi qu’à l’étage supérieur du lanceur CZ-2F sur une orbite à 331 x 347 km x 50.2 deg. Un seul d’entre eux manoeuvre, il s’agit de « un truc », probablement donc une navette. De nombreux observateurs ont noté que s’il avait été lancé une heure plus tôt, le véhicule aurait pu suivre directement à quelques dizaines de kilomètres et sur le même plan orbital, le X-37B américain, actuellement en orbite pour sa mission OTV-6.
Dernière « preuve » que le véhicule existe bel et bien, non seulement les autorités ont confirmé qu’il s’est posé en Chine dimanche, mais aussi en orbite, l’un des objets rattachés au vol s’est déplacé, et a éjecté quelque chose avant de rentrer dans l’atmosphère avec une trajectoire cohérente pour un atterrissage sur roues ou grâce à un parachute. Pas besoin de douter, « un truc » existe donc bel et bien. Mais qu’est-ce donc ? Le reverra-t-on ? Quand pourra-t-on en savoir plus ? Son nom est-il Shenlong comme le veut la rumeur ?
A noter que ce 9 septembre on en sait de plus en plus, notamment car l’aérodrome de Lop Nur est sur la trajectoire de retour du véhicule et que Lop Nur eh bien… Ressemble beaucoup aux deux seules autres pistes au monde à accueillir des navettes qui se posent sur piste. Et il y avait de l’activité le 6 septembre. Un bon faisceau de preuves ? (à dérouler sur twitter)
HI EVERYBODY! Over the past few days, I've been thinking a lot about this mysterious airstrip in China.
This is the place where @planet4589 @Marco_Langbroek @DutchSpace and others think China's new space plane landed on 6 Sept… (photo 8 Sep via @planetlabs).
Let's talk! pic.twitter.com/2znOenlgZc
— Geoff Brumfiel (@gbrumfiel) 9 septembre 2020
Notez que cette navette là aussi emmène un module largable en orbite… Crédits ESA
« Un truc » est bien utile pour une agence de premier plan…
La Chine a donc testé avec succès un véhicule spatial réutilisable. Ce dernier peut prendre plusieurs formes, même si la rumeur voudrait qu’il soit basé sur le X-37B américain, il est peut-être aussi inspiré par le démonstrateur IXV/Space Rider européen, ou même sur une version plus petite de la navette DreamChaser. Mieux, ça pourrait aussi être une capsule équipée d’un ample bouclier gonflable (on peut spéculer longtemps…). Mais pour une agence spatiale de premier plan, c’est un véhicule utile. La Chine sera dotée d’ici un an ou deux d’une station spatiale permanente, habitée pendant plusieurs mois par des astronautes. Disposer dans ce contexte de véhicules orbitaux réutilisables, c’est bien. D’autre part, son agence de défense et son programme civil aimerait sans doute bien aussi tester du matériel en orbite avant de le ramener sur Terre : les besoins qui ont mené au X-37B et au Space Rider existent aussi en Chine… En sachant qu’eux n’ont pas pour le moment tout le retour d’expérience de modules et de matériaux fixés sur les flancs de la station spatiale internationale depuis presque deux décennies. Bonus, il est aussi possible qu’on soit surpris : quid d’un véhicule qui ne ressemblerait pas aux autres aventures robotisées actuellement en cours dans le monde, mais qui proposerait un design innovant ? Voire une maquette d’une « vraie » grande navette à venir ? Cela pourrait aussi expliquer un tel secret autour du projet… Pour l’instant on va se contenter de guetter si une information finit par sortir, et si un autre test de ce prototype donne suite au projet.
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